À la Fondation Montresso de Marrakech, jusqu’au 11 avril, Diáspora do Tambor (Diaspora du Tambour) met le tambour à l’honneur comme vecteur de résistance, de mémoire et de transmission culturelle entre continents. Huit artistes y explorent cet instrument emblématique dans le cadre de la foire 1-54 Contemporary African Art Fair. Sous la curatelle du journaliste et chercheur brésilien Oswaldo Carvalho, installé à Paris, l’exposition se déploie comme un parcours en quatre temps, à la manière d’un défilé de samba, articulant des œuvres créées lors des résidences du programme IN-Discipline.

Six artistes brésiliens participent à l’exposition, Mônica Ventura, biarritzzz, Cássio Markowski, No Martins, Hebert Amorim et Bonikta (Caio Aguiar), ainsi que l’Angolais Blackson Afonso et le Franco-Brésilien Alexis Peskine. Peintures, sculptures, installations et vidéos mettent en lumière le tambour sous ses multiples facettes : symbolique, historique et matérielle. La peau, le bois, la vibration et la mémoire de l’instrument deviennent des vecteurs pour réfléchir à l’Atlantique noir et à ses résonances contemporaines.

Créé par la fondation française installée au Maroc depuis 2009, le programme IN-Discipline combine résidence artistique et rencontres avec le public, chaque édition étant dédiée à un territoire créatif particulier. Pour la première fois, l’édition actuelle s’attache au Brésil et à ses héritages afro-diasporiques. Les œuvres, développées entre septembre 2025 et janvier 2026, occupent les 1 100 m² de la galerie, entourée d’un vaste jardin au cœur de la région aride de Marrakech.

« Le tambour est une pulsation ancestrale, transmise par le corps avant même la parole, qui traverse l’histoire avec une force constante, parfois célébrée, parfois réprimée, mais toujours présente », explique Oswaldo Carvalho. « Au Brésil, le tambour a accompagné la violence de la traversée de l’Atlantique et la mémoire de l’esclavage, avant de nourrir la création de formes collectives de joie et de résistance, comme le samba ou le carnaval. Il ne raconte pas seulement le passé : il guide notre manière de vivre et de comprendre le présent. »

L’exposition convoque des références comme le marabaixo de l’Amapá, le curimbó amazonien et les spiritualités yoruba et gnawa, tissant des ponts entre le Brésil et le Maghreb. La figure de Tia Ciata, matriarche du samba, émerge comme emblème de cette traversée culturelle. Conçue comme un défilé en quatre sections, la galerie s’organise en quatre salles ouvertes, chacune réunissant deux artistes, pour un parcours articulé autour de mémoire, célébration, critique et réinvention.

L’inauguration, le 8 février, a réuni le curateur, les artistes et les équipes de la fondation, et a été marquée par la performance du groupe Ilú Obá De Min. Institution du Brésil dédiée à la culture et à l’éducation afro-brésilienne, le collectif rassemble environ 400 femmes noires et ouvre depuis deux décennies le carnaval de rue de la ville. Pour Marrakech, six d’entre elles ont voyagé depuis São Paulo, créant une bande-son vibrante de chants, de danses et de percussions qui a enflammé les quelque 800 visiteurs et collectionneurs présents.

De gauche à droite : biarritzzz, Hebert Amorim, Mônica Ventura, Alexis Peskine, Cássio Markowski, Oswaldo Carvalho, Caio Aguiar (Bonikta) et No Martins.

Biarritzzz et Caio Aguiar (Bonikta) : entre sertão, Amazônia et Maghreb

Artiste transdisciplinaire installée à Salvador, biarritzzz mêle performance, musique et médias numériques. Après des passages au Museu de Arte do Rio et au The Shed à New York, elle présente à Marrakech une installation qui dialogue avec les cuirs marocain et nordestino, combinés à des panneaux LED, élément récurrent de sa pratique. En transformant des portes traditionnelles en passages symboliques entre le désert et le sertão brésilien, l’artiste met en lumière les flux culturels persistants entre le Maghreb et le Brésil.

Aux côtés de biarritzzz, Caio Aguiar, dit Bonikta, artiste originaire de l’Amazonie, célèbre le curimbó, tambour afro-indigène du Pará, dans sa série Tudo komeça no sonho. Déjà exposées au Brésil, en Colombie et aux États-Unis, ses œuvres déploient un imaginaire contre-colonial où rivières, chants et percussions structurent la vie communautaire et réaffirment la centralité des traditions amazoniennes.

Cássio : « Toute blessure ouverte sera guérie »

Dans la deuxième salle, l’exposition plonge au cœur de la douleur de la traversée atlantique des esclavisé·es. L’Angolais Blackson Afonso, installé à Lisbonne et formé en architecture avant de se consacrer à la peinture, y présente le triptyque La Traversée. Sur de grands formats, une figure féminine traverse l’eau en trois temps — chute, immersion et élévation — transformant la mémoire de l’Atlantique en une narration lumineuse de résistance. « J’ai représenté la mort dans cette œuvre, comme seule issue possible à cette tragédie. Participer à ce projet a été une expérience intense, car, bien que ce thème ait toujours été présent dans mon histoire, il n’avait jamais été l’inspiration directe d’une de mes œuvres. Ici, il devient un fond à la fois personnel et thérapeutique », confie l’artiste.

À ses côtés, Cássio Markowski, artiste brésilien installé au Portugal, déploie une installation mêlant dessin, papier découpé et formes sculpturales pour interroger les multiples strates de la diaspora africaine et les tensions de l’expérience atlantique. Dans l’une de ses pièces les plus poignantes, un homme apparaît avec certaines parties du corps manquantes, tandis que l’inscription « toda ferida aberta será curada » résonne comme un message d’espoir. Réputé pour ses recherches critiques sur la mémoire, l’identité et l’héritage colonial, Markowski a exposé en solo et en collectif au Brésil, en Espagne, au Portugal et en France, et ses œuvres figurent dans des collections internationales, dont le David C. Driskell Center aux États-Unis et la Sovereign Art Foundation à Hong Kong.

Affirmations urbaines et mémoires insurgées

Autodidacte né à Rio de Janeiro et élevé dans la favela de Senador Camará, à l’ouest de la ville, Hebert Amorim développe une pratique à la croisée du collage et de la peinture numérique. Son œuvre puise dans l’énergie du carnaval, du rap et du funk, non comme simples motifs visuels, mais comme langages politiques à part entière. En replaçant le corps noir au centre de la scène, il transforme l’image en acte d’affirmation et de réinvention. L’artiste a déjà présenté son travail au Brésil, en France et au Portugal.

Le parcours de No Martins s’enracine lui aussi dans les cultures urbaines, du punk à la pixação, en passant par la gravure. Un tournant décisif intervient lorsqu’il est accompagné par Rosana Paulino, figure majeure de l’art contemporain afro-brésilien, qui l’invite à réaliser sa première exposition personnelle. Depuis, ses œuvres ont été montrées en Afrique du Sud, aux États-Unis, en France et au Brésil. À Marrakech, il dévoile la peinture MA MA MA MARABAIXO ainsi que l’installation Monumento à liberdade.

Le marabaixo est une tradition afro-brésilienne née dans le Quilombo do Mazagão Velho, dans l’État d’Amapá : une pratique rituelle mêlant danse, chant et percussions, héritée des communautés fondées par les descendants d’esclaves dans la région amazonienne. Avec Monumento à liberdade, composé de cadenas brisés, No Martins interroge la liberté, à la fois conquête historique et condition fragile, toujours à défendre.

Dans la salle finale, la spiritualité à l’honneur

Dans la dernière salle, la dimension spirituelle prend le pas. Mônica Ventura, artiste de São Paulo, puise son inspiration dans la cabaça, fruit sec utilisé comme récipient et symbole de vie et de fertilité, qu’elle transforme en véritable emblème de son travail. Ses sculptures et peintures de la série Iná activent le féminin ancestral comme force génératrice, dialoguant avec des figures historiques telles que Tia Ciata, matriarche du samba, et soulignant le rôle des femmes dans la préservation et la transmission des savoirs culturels. C’est dans ce même esprit qu’elle a réalisé la puissante sculpture placée à l’entrée de la fondation, unissant passé et présent. Ses œuvres ont été exposées dans des institutions majeures à travers le monde, dont le MASP, faisant d’elle une référence de l’art contemporain engagé dans la mémoire et la résistance.

Pour clore le parcours, Alexis Peskine, artiste franco-brésilien installé à Paris et diplômé de la Howard University et du Maryland Institute College of Art, présente des reliefs mêlant bois, clous et feuilles d’or. Inspirées des Minkisi, objets sacrés des traditions africaines utilisés pour stocker et canaliser les énergies, ses œuvres explorent les intersections entre spiritualités iorubá et gnawa. Ses figures condensent mémoire historique et spiritualité, reliant pratiques africaines et afro-brésiliennes de résistance et d’ancestralité.

En clôture du parcours, Diáspora do Tambor réaffirme que le tambour n’est pas seulement un instrument, mais un véritable vecteur poétique et critique. Organisée en quatre mouvements, l’exposition transforme la galerie de la Fondation Montresso en une avenue symbolique où l’Afrique et le Brésil résonnent en un dialogue continu, à découvrir jusqu’au 11 avril.

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