Figure emblématique du modernisme brésilien, Mário de Andrade revient dans l’actualité éditoriale française à travers une nouvelle sélection de textes, près de trente ans après les dernières grandes traductions de son œuvre en France. Depuis la parution de Macunaïma (1979), son texte le plus connu, puis de Aimer, verbe intransitif (1995) et de L’Apprenti touriste (1996), les éditions de la Philharmonie de Paris poursuivent la redécouverte de son travail avec Écrits sur la musique populaire brésilienne, ouvrage dirigé par Pedro Fragelli et traduit par Mathieu Dosse. Ce volume réunit essais, articles, textes de fiction et poèmes d’Andrade consacrés à la musique, un aspect de son œuvre encore peu exploré à l’échelle internationale.Intégré à la collection La rue musicale de la Philharmonie, le livre met particulièrement en lumière le rôle fondamental de la musique dans la pensée de Mário de Andrade. Les textes montrent comment l’écrivain considérait les chants, danses et traditions populaires nourris d’influences africaines, amérindiennes et portugaises comme le socle d’une culture nationale capable de rompre avec ce qu’il appelait « l’imitation servile de l’Europe ». Son ambition n’était pas de rejeter les influences étrangères, mais de transformer les rapports de dépendance culturelle afin de faire émerger une expression proprement brésilienne.

Dans cette réflexion, la musique devient autant un terrain esthétique qu’un geste politique. Pour Andrade, l’art populaire ne relève pas d’un folklore décoratif : il constitue une mémoire vivante du pays et une force capable de refonder la culture nationale. Son mot d’ordre, « brésilianiser le Brésil », résume cette volonté de reconnecter la création artistique à la réalité sociale, historique et culturelle du territoire.

La phrase qui ouvre l’introduction du livre est catégorique : « Mário de Andrade est l’intellectuel brésilien le plus important de la première moitié du XXᵉ siècle. » Une définition que, curieusement, l’écrivain lui-même aurait probablement refusée. « Singulariser une figure comme “la plus grande” allait à l’encontre de sa conception intellectuelle, je crois », explique l’éditeur Pedro Fragelli lors de la rencontre organisée le 4 mai à Maison de l’Amérique latine.

C’est précisément cette conception collective de la création qui éclaire la place singulière occupée par Andrade dans la vie intellectuelle brésilienne du XXᵉ siècle. Après Semaine d’art moderne de 1922, événement fondateur du modernisme brésilien, il devient progressivement un point de convergence de la vie intellectuelle du pays. « Il est devenu une sorte de centre de gravité de la pensée brésilienne. Tout le monde lui écrivait. Il écrivait à tout le monde. Ses idées circulaient dans le Nordeste, le Nord, le Sud du pays, entre São Paulo et Rio de Janeiro. Il a influencé presque tous les artistes de son époque », ajoute l’éditeur dans le cadre de La Tribune des livres, cycle de rencontres consacré aux nouvelles voix de la littérature latino-américaine.

Ainsi se dessine une œuvre qui dépasse largement les frontières de la littérature pour embrasser l’ensemble du champ culturel brésilien. Chez Mário de Andrade, la musique, les arts plastiques, le folklore, l’architecture et les sciences humaines ne relèvent pas de domaines séparés, mais d’un même mouvement intellectuel visant à comprendre comment le Brésil pouvait produire ses propres formes culturelles. Cette circulation constante entre musique, littérature, enquête folklorique et réflexion esthétique donne à son œuvre une ampleur rare dans le modernisme latino-américain. À travers cette pensée « tentaculaire », l’écrivain propose un regard tourné vers le Brésil lui-même, dans toute la complexité de ses traditions, de ses tensions et de ses inventions. 

Laisser un commentaire

Actualités

En savoir plus sur Canal Nuvo

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture